Les Blancs et l’humanité générique — soutien à Louisa Yousfi

Il faut vraiment être ignorant des deux dernières décennies de débat intellectuel, et de tout un segment de la littérature internationale, pour croire avoir déniché, comme le fait en cœur toute la fachosphère, une révélation dans ce propos oral récent de Louisa Yousfi : « Les Blancs ne sont pas rattachés à ce qu’on appelle l’humanité générique, ce sont “des Blancs” ». Il n’a pourtant pas manqué ces derniers temps de lanceurs d’alerte, écrivain·es, universitaires ou artistes, pour rappeler au monde occidental, qui pressent avec angoisse son déclin, que la définition standard de l’humanité qu’il a bricolée à son image, celle d’un homme blanc, inventeur de la démocratie en Grèce, du christianisme et de la mort de Dieu, du capitalisme en Angleterre, des Beatles, et depuis parti à la conquête de l’espace, que cette humanité standard donc, comme construction sociale, excluait de son périmètre la majorité de l’humanité réelle – celle que Marx appelait justement « humanité générique » (Gattungswesen) et rattachait au prolétariat, aux esclaves, aux travailleurs des colonies –, refoulée aux marges de l’histoire et du « concert des nations » (nucléarisées) ; et, qu’à travers cette exclusion même, en fait, elle s’excluait elle, devenant pour le reste du monde : « les Blancs ».

 

Faire mine de croire qu’il y a dans la formule de Louisa Yousfi autre chose que le rappel de cette condition, qu’elle voudrait par-là suggérer, par exemple, que les Blancs ne sont simplement pas des humains, au sens biologique, mais disons des animaux ou des barbares, c’est grotesque et aucune ligne qu’elle a écrite ni aucune parole qu’elle a tenue ne pourra naturellement l’établir. C’est précisément un lexique qui appartient intégralement à l’Europe conquérante et belliqueuse des temps modernes… et à ceux qui s’en prétendent aujourd’hui les descendants et qui n’ont visiblement toujours par les mots pour penser le monde autrement.

 

Mais, sauf à craindre sincèrement un tel déclassement de l’« Occident », précipité par son hybris guerrière ou le désastre écologique hors des contours de l’humanité (il n’y a que la vérité qui blesse), difficile d’imaginer que les attaques et menaces de poursuites judiciaires que subit Louisa Yousfi ces jours-ci ne soient pas purement instrumentales : il s’agit de faire taire une voix antiraciste, digne, intransigeante et littéraire qui s’est faite avec talent l’écho du destin de l’immigration postcoloniale en France.

 

Cette entourloupe va capoter, on ne peut croire qu’une justice honnête perde son temps avec cette affaire ou acquiesce à une interprétation aussi frauduleuse des faits. Mais, on le sait bien, le mal est en partie fait quand l’opprobre est ainsi jeté sur les réseaux sociaux où vient lugubrement communier toute l’extrême droite. On peut cependant y résister, en ne cédant rien à la campagne d’intimidation qui s’organise ; et, pourquoi pas, en saisissant la perche généreusement tendue par Louisa Yousfi dans le même extrait à travers cette apostrophe : « Il faut sauver les Blancs ! » La littérature n’aurait-elle pas ici son mot à dire ?

 

Pour notre part, nous apportons tout notre soutien à Louisa Yousfi dont nous sommes fier·es de publier les livres.

 

 

La fabrique éditions