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Anson Rabinbach
Le moteur humain
L'énergie, la fatigue et les origines de la modernité
Traduit de l'anglais par Michel Luxembourg
La métaphore de l'homme-machine ou du moteur humain est fondamentale pour comprendre la société du XIXe siècle, " centrée sur le travail ". C'est l'un des effets de la grande découverte scientifique du siècle, la loi de la conservation de l'énergie : la société humaine et la nature sont liées dans l'identité de toutes les " forces productives ", celles des travailleurs aussi bien que celles des machines ou des éléments naturels. L'univers tout entier est un immense réservoir d'énergie.
Ce livre explore les retombées du moteur humain dans la vie sociale et intellectuelle européenne - surtout allemande et française : le passage de Karl Marx au productivisme du Capital, les extraordinaires tracés et photographies réalisés par Étienne-Jules Marey pour montrer la dynamique du corps au travail, l'influence de la métaphore du moteur humain sur des personnages aussi différents que Charcot, Freud ou Max Weber.

Mais, selon la seconde loi de la thermodynamique, l'entropie aboutit au déclin irréversible de l'énergie. De même, le moteur humain est freiné par la fatigue, la neurasthénie, l'épuisement physique et nerveux. Rabinbach décrit cette " psychasthénie " fin de siècle, dont Marcel Proust est comme le paradigme. Il montre que le XIXe siècle a été obsédé par la fatigue, au point de découvrir un vaccin contre elle...

Le moteur humain, dont il fallait améliorer le rendement, est l'un des fondements théoriques des luttes du XIXe siècle pour la réduction des horaires de travail (la journée de dix heures était considérée par le patronat comme une menace sur la compétitivité !), la prévention des risques, l'assurance-accidents, etc.
Les derniers chapitres décrivent la façon dont le taylorisme puis le fordisme, venus tous deux des États-Unis, ont bouleversé la science du travail européenne avant d'être intégrés par elle entre les deux guerres.

De la science du travail à la poésie, de la physique au fordisme, de la médecine à la politique, le foisonnant panorama d'une époque à la fois proche et lointaine.

« Dans le Moteur humain, Anson Rabinbach retrace cette révolution, en étudiant les multiples imbrications, comme l'indique le sous-titre, entre “l'énergie, la fatigue et les origines de la modernité”. Susceptible d'inaugurer une manière novatrice de faire de l'histoire culturelle des sciences, ce livre éblouit déjà le lecteur par la capacité de l'auteur à exhumer un corpus à vrai dire faramineux, dont on avait perdu jusqu'à la trace. Anson Rabinbach, professeur d'histoire européenne moderne à Princeton, directeur d'études à EHESS à Paris en 1998, épate aussi par les passerelles parfois inattendues qu'il échafaude entre l'histoire, la sociologie, la psychanalyse, la science du travail, la littérature, les arts...
A partir du XIXe siècle, le vocabulaire énergétique s'impose à tous, le travail perdant ses anciennes connotations d'invariant anthropologique plus ou moins sanctifiée ou maudite- pour devenir une force quantifiable. Aussi un consensus s'opère-t-il autour de l'idée que la santé et l'énergie des travailleurs étaient des éléments cruciaux dans le calcul énergétique d'une nation et que l'Etat devait arbitrer les conflits sociaux, en vue de préserver, voire d'augmenter, cette richesse fragile. Marx ne pensait pas autre chose, qui veut mettre les travailleurs au pouvoir, pour finalement abolir le travail. (...)
Modernité culturelle et productivité du travail font bon ménage, comme le montre l'étonnante figure d'Etienne-Jules Marey. Médecin et physiologiste, ce pionnier des tracés et diagrammes médicaux, mais aussi de la chronophotographie et de l'image animée, développa toute une série d'appareils géniaux pour percer le secret de la force de travail et émanciper l'énergie humaine. Bergson fit grand cas de ses découvertes et lui emprunta le langage du temps et du mouvement introduit dans sa description du corps à l'œuvre, de même que Charcot ou Freud, alors que les futuristes, les cubistes et toutes sortes d'avant-gardes artistiques y puisèrent une partie de leur inspiration.
On avait compris que la force de travail n'allait pas sans faiblesse, sous la forme de la fatigue, certes, mais aussi d'un grand nombre de pathologie aussi inédites qu'indiscernables, dont la fameuse neurasthénie, la maladie du siècle. Ce syndrome ne pouvait évidemment apparaître que dans une société vouée à l'énergie, frappant moins les travailleurs manuels que les intellectuels voire les oisifs, comme épuisés face à la mobilisation permanente de la modernité. »
Libération, jeudi 18 novembre, Jean-Baptiste Marongiu.




Anson Rabinbach
Anson Rabinbach, spécialiste de l'histoire européenne du XXe siècle, est professeur d'histoire à Princeton et directeur du centre d'études européennes. Il est a précédemment publié les ouvrages The Crisis of Austrian Socialism: From Red Vienna to Civil War, 1927-1934 et In the Shadow of Catastrope: German Intellectuals between Apocalypse and Enlightenment.
Sortie octobre 2004
555 pages - 28 euros
ISBN2-913372-41-4